Parenthèse éclairée

Parenthèse éclairée

Double confinement… Quand ma vie se met entre parenthèse donnant le la d’un monde qui va s’arrêter. Moi mon confinement a commencé en avance. Le 13 février exactement vers 12h, sur une piste de ski. Une piste verte, facile, pour débutants, moi jeune quinqua qui suis sur les planches depuis mes 6 ans. Entre deux télésièges, une jonction pour tous, facile. Très lentement je glisse, il fait beau, un surfeur s’annonce derrière moi, je veux me mettre de côté et là mon ski droit ne

Double confinement… Quand ma vie se met entre parenthèse donnant le la d’un monde qui va s’arrêter.

Moi mon confinement a commencé en avance. Le 13 février exactement vers 12h, sur une piste de ski. Une piste verte, facile, pour débutants, moi jeune quinqua qui suis sur les planches depuis mes 6 ans. Entre deux télésièges, une jonction pour tous, facile. Très lentement je glisse, il fait beau, un surfeur s’annonce derrière moi, je veux me mettre de côté et là mon ski droit ne suit plus et continue sa course douce mais tordue. Sans bruit, douleur modérée, je m’effondre. Un ami me tend la main pour le relever. Rapide autocheck… je bouge tout mais quand mon cerveau donne l’ordre de shooter dans un ballon, ma jambe ne suit pas.

« – Il faut appeler les secours, je me suis cassée la jambe.

– mais non, tu as dû te tordre le genou »

La barquette arrive, je fais sensation au milieu d’une petite foule. Mes amis continuent leur journée, moi c’est direction Centre Médical des Pistes. Remarquable. En 15 minutes, diagnostic confirmé par la radio, il faut opérer et rejoindre d’urgence l’hôpital. Mon cerveau s’affole… Je ne suis pas en France mais en Andorre ! Après quelques coups de fil rapide, je décide d’y rester « c’est au pied des pistes qu’il y a les meilleurs traumatologues du ski ». Ça s’avérera vrai.

Direction Nostra Senyora de Meritxell… pour 15 jours et 2 opérations… Etape 1 du confinement pour moi, chambre avec vue sur la montagne (cf. photo). Des soignants remarquables, une prise en charge hôtelière digne d’un étoilé, mais confinée dans mon lit. Pas trop de douleurs mais la 1ère semaine, un « fixateur externe » avec des broches qui sortent de partout de ma jambe avant que cela ne soit transformé en plaque et 10 vis à l’intérieur lors de la 2ème opération. Heureusement, jamais de plâtre, ce qui me conserve un tout petit peu de liberté de mouvement. Une étape 1 avec du monde autour de moi bien que loin de chez moi. Mon mari a dû repartir à 1000 km, à Paris. Mes filles, mes parents sont inquiets là-bas mais je les rassure au téléphone tous les jours. Je vais bien même si c’est une explosion au niveau de mon plateau tibial, un « fracas osseux ». A 50 ans sur une jambe déjà fracturée il y a 30 ans, pas top…. Ca va être long… Heureusement j’ai de la famille pas loin et quelques amies sur place, qui viennent me voir, me rassurer et m’aider. Première petite sortie grâce à elles, prendre l’air sur la terrasse au bout de 10 jours. Un confinement médical dans 10 m2 ça finit par rendre claustrophobe. Je me souviendrais longtemps de l’air des montagnes, du soleil sur mon visage sur cette terrasse dominant la (petite) ville. Et de ce thé merveilleux qu’elles m’ont porté, une renaissance sur ma chaise roulante.

Et le Virus commence à faire parler de lui…. Un matin, l’équipe médicale arrive avec des gants et des masques… Deux cas sont annoncés, évidemment hospitalisés quelques étages au-dessus. On commence à parler de fermeture de frontières. Et le temps magnifique qui vire à la neige, les cols pourraient aussi empêcher un passage…

Je veux rentrer !!!!! Etre confinée chez moi!

Fin février, c’est bon, je suis transportable (à peu près…). Je décide passer par Toulouse plutôt que Barcelone. Pas la peine de multiplier les passages de frontières. Soulagement quand l’ambulance dépasse le poste frontière au Pas de la Case. Voyage en avion, très pénible. Choyée depuis 15 jours, là tout le monde me dévisage avec hargne – je ralentis le flux avec ma chaise roulante, et voudrait me faire marcher alors que je ne peux pas…

Et puis enfin, à minuit Paris ! La maison !

L’étape 2 s’annonce pour moi… Toujours seule dans le confinement. Heureuse de retrouver mon univers mais confinée chez moi, je n’ai plus tout le personnel soignant pour m’aider… Juste mon mari et ma dernière fille de 20 ans (étudiante en médecine !) que je persécute un peu, et une aide extérieure de temps en temps. Avec une jambe cassée, on ne peut pas marcher sans béquilles, et donc on ne peut rien porter : double peine… Mais au moins mon univers s’est élargi : plus seulement la chambre, aussi le canapé du salon, où on me dépose avec tout à portée de mains quand il faut me laisser seule quelques heures. Mes parents me rendent visite une poignée de fois avant que ça ne soit clairement déconseillé.

Et puis c’est l’étape 3, inattendue, qui arrive au bout d’une semaine …. Ma fille tombe malade. Ça ressemble aux bronchites asthmatiques dont elle est coutumière, mais quand même cette fois-ci beaucoup de fièvre, grosse fatigue pendant de nombreux jours. Un soir de mon canapé je l’entends me dire qu’elle ne peut pas se lever de son lit au risque de tomber dans les pommes… et moi je lui crie que je ne peux rien faire à part appeler du secours… pas glorieux tout ça ! Au final, c’est bien soigné par les médecins à domicile. Corona, Covid ne sont pas prononcés mais les signes y sont, on finit par le comprendre. Heureusement elle se remet bien, elle est jeune. Mais du coup, elle est avec moi 24h/24 ce qui est parfois plus simple 🙂

15 mars : 1er tour des élections et mon anniversaire 😉 Petite réunion familiale restreinte vu les circonstances, sans les parents, mais avec mes 2 filles, bonheur ! 1 mois déjà de confinement pour moi. Je l’ai annoncé, je veux aller voter. Ca fait plusieurs jours que je m’y prépare avec des sorties jusqu’au coin de la rue.

Et voilà que la France entière me rejoint dans le confinement. J’ai quand même pris un mois d’avance, des habitudes, de la patience…. Et le 17, étape 4, confinement en famille ! Mon mari débarque avec son grand écran et s’installe… dans mon bureau ! Je n’y mettrais plus les pieds pendant 2 mois.

Etape plutôt paisible, ma fille cadette récupère et passe ses partiels à distance. Mon aînée n’habite pas loin et vient nous voir une fois par semaine. Je récupère de la mobilité, j’ai du monde pour s’occuper de moi (surtout important pour les repas), ma fracture consolide mais reste fragile. Toujours deux béquilles et des mouvements réduits, des douleurs dès que j’exagère…. Un peu pénible.

Mais la France confinée m’offre des ressources incroyables : opéras, théâtres, conférences en tout genre… J’ai un agenda de ministre ! Ma vie est finalement comme celle des autres ! Ou plutôt la leur s’est rétrécit jusqu’à la mienne… Je remets mon cerveau en marche pour réfléchir au « monde de demain », pas besoin d’avoir deux jambes valides pour ça 😉

La routine s’installe, relativement paisible. Evidemment les RDV traumatologue, kiné, femme de ménage sont annulés, ça ne me facilite pas la vie. Mais je m’obstine à faire ma rééducation même seule. Je veux vite retrouver mes deux jambes, mes cours de yoga.

Mais ma mère et son ami tombent malades…. Aie, avec sa fragilité pulmonaire c’est très embêtant pour lui. Et elle, elle panique. Ça commence le 15 (vous vous rappelez… mon anniversaire… qu’elle oublie au milieu de son anxiété). Pas trop grave, mais très fatigant et surtout ils s’enferment, refusent d’en parler, font de l’auto-médication, craignent plus que tout les généralistes et l’hôpital. Dur à gérer à distance. Et ça va durer, avec des rechutes régulières. Mais moi je n’ai le droit qu’à des informations floues, des SMS juste pour demander des thermomètres, des lecteurs d’oxygène, des masques… Pénible et angoissant.

11 mai déconfinement ! Enfin… pas pour moi évidemment…. Etape 5. Mon mari repart travailler, ma fille rejoint les brigades de dépistage du COVID (sa grand-mère paniquée ne veut bien sûr pas la voir du coup), mais moi je reste là. Mais dès le 12, RDV chez le traumatologue : bonne nouvelle, la consolidation se passe bien ! On passe la 3ème, objectif marcher sur mes deux jambes. Je progresse tous les jours, je sors enfin plus loin que le coin de la rue et je n’ai plus besoin d’auto-autorisation !

Et depuis hier, l’étape 6 s’annonce : pour la première fois depuis 3 mois et demi, je suis sortie seule de chez moi (pour aller chez le kiné mais bon, c’est le début de la liberté !), on a dîné au restaurant en terrasse, je marche dans la maison avec une seule béquille, déménage mes affaires d’une pièce à l’autre et j’ai même suivi un cours de yoga sur Zoom ! Début de mon déconfinement !

Alors le monde d’après, ce qui est sûr c’est qu’il va être différent pour moi. Je vais tout faire pour récupérer ma mobilité personnelle, mais ça va prendre encore 6 mois probablement. Et puis si ma jambe fait le bonheur des orthopédistes, il va falloir vivre avec toutes ces cicatrices… et un bousin qui sonne sous les portiques quand je vais prendre l’avion en attendant la prochaine opération pour le retirer.

Résilience…. Je l’ai testée, éprouvée. Grâce à mes proches, contre l’angoisse de ma mère et les regards inquiets des amis découvrant ma jambe de pirate, le matériel de mécanicien que je transporte et ma démarche toujours chaloupée aujourd’hui.

Ce que je sais aussi c’est que je ne pourrais plus accepter les concessions que je faisais auparavant. Demain, je veux que ma vie personnelle et professionnelle aient du sens. Je veux œuvrer pour que le Monde se soigne comme je l’ai fait. Encore du chemin à parcourir, mais je suis plus que jamais optimiste 🙂

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